Un air de Mr Magoo, des costumes de Savile Row et des chaussettes Sulka sur mesure. Irving Paul « Swifty » Lazar mettait autant de soin à composer sa garde-robe qu’à négocier les affaires de Hollywood.
Une allure devenue signature.
U
n crâne lisse, des lunettes démesurées, une petite silhouette avançant avec une assurance souveraine. Irving Paul Lazar semble sorti d’un dessin animé. Le rapprochement avec Mr Magoo vient immédiatement. Puis on découvre la coupe du costume, le pli du pantalon, les souliers faits main. Une allure devenue signature.
Avocat devenu agent, Lazar a fait circuler les talents entre Broadway, l’édition et Hollywood. Il savait réunir les bonnes personnes autour d’un projet comme autour d’une table. Sa garde-robe accompagnait cette vie de rencontres, de voyages et de réceptions, avec une tenue pour chaque occasion et une attention portée aux détails les moins visibles.

Le raffinement jusqu’aux chaussettes
Dans le New Yorker, Michael Korda évoque ses costumes de Savile Row et décrit un dressing rempli de blazers, de smokings et de vêtements de sport. Les chaussures reposent sur leurs embauchoirs ; des centaines de chemises sont classées par couleur et motif derrière des portes vitrées. Le raffinement allait jusqu’aux chaussettes, réalisées sur mesure chez Sulka. Ses bretelles étaient elles aussi monogrammées. Lauren Bacall se souvenait de ses initiales « IPL » partout, jusqu’à ses pieds. Chez lui, Vanity Fair le trouve en blazer bleu, flanelle grise aux plis impeccables et bottines en alligator sur mesure. De quoi regarder autrement les photos : derrière les lunettes, toute une garde-robe mérite l’attention.

Un tailleur jusque dans l’armée
Élevé à Brownsville, dans Brooklyn, Lazar racontait avoir découvert l’élégance en observant les gangsters du quartier. Enfant, il consacrait déjà une partie de l’argent gagné avec ses petits boulots à ses vêtements. Devenu prospère, il reçoit son tailleur à domicile. Une journaliste l’entend protester depuis sa chambre : « Vous voulez que je ressemble tout le temps à Sammy Davis ! » La scène est rapportée par Jennifer Allen dans New York Magazine en 1983. Même son uniforme militaire, trop grand, avait été remplacé par une version sur mesure commandée à un costumier de Broadway. Le vêtement paraît avoir été, très tôt, une affaire suffisamment sérieuse pour qu’il intervienne personnellement. Sur les photographies, cette exigence se retrouve jusque dans ses tenues les plus décontractées : chemise rayée, bretelles rouges et pantalon taille haute.

Trois clients, trois commissions
Après des débuts dans le droit et le métier d’agent, Lazar ouvre son agence à Beverly Hills en 1947. Auteurs, compositeurs, réalisateurs : il rapproche les talents de la côte Est des studios et négocie parfois pour plusieurs participants au même film. Sur Sept Ans de réflexion, il représente ainsi George Axelrod, l’auteur, Charles Feldman, le producteur, et Billy Wilder, le réalisateur. Trois clients, trois commissions. Bogart lui aurait donné son surnom après plusieurs affaires conclues dans la même journée. Les récits divergent sur leur nombre exact ; « Swifty » est resté, malgré les réticences de l’intéressé. Ses soirées des Oscars, devenues une institution, prolongent ce talent pour réunir les gens. Chez Spago, le plan de table lui importe autant que la liste des invités.

La dernière soirée chez Spago
En mars 1993, Lazar donne sa dernière soirée des Oscars chez Spago. Mary, son épouse depuis trente ans, est morte deux mois plus tôt. Il arrive appuyé sur une canne, en tenue de soirée impeccable, ses grandes lunettes noires sur le nez, puis passe de table en table saluer ses invités. Interrogé quelques jours auparavant, Jack Nicholson avait salué son courage de maintenir la réception malgré le deuil. Lazar mourra en décembre de la même année, à 86 ans.







