Robert Redford à Cannes, allongé sur un matelas, chemise violine et spectator shoes.

Le Festival de Cannes aime les smokings, les robes longues, les montées d’escalier et les images parfaitement réglées. Mais les silhouettes qui résistent au temps sont rarement les plus sages. Ce sont celles qui gardent un pli, une distance, un désordre personnel.

G

illes Jacob racontait cette anecdote à propos de Philippe Noiret.

Nous sommes en 1989, à Cannes, pour Cinema Paradiso. Philippe Noiret et sa femme Monique doivent repartir pour Paris le matin même du palmarès. Les délibérations traînent. L’attaché de presse a prévenu Jacob : si Philippe reçoit un prix, ou si le film décroche la Palme, il restera. Seulement pour ça.

Le film obtient finalement le Grand Prix du Jury. Mais Jacob ne peut pas révéler le prix. Il hésite, appelle le Carlton. Trop tard. Les Noiret viennent de partir.

Désespéré, il finit par joindre Philippe chez lui. Et Noiret lui répond cette phrase merveilleuse : « Ce n’est pas grave, nous allons dîner tous les deux, Monique et moi, nous nous mettrons en tenue de soirée et nous regarderons la cérémonie à la télé dans la cuisine. »

La classe d’un prince.

Tout Cannes est là, ou plutôt tout ce que Cannes n’est plus toujours. Le protocole, la tenue de soirée, le tapis rouge, les photographes. Et puis, au milieu de cette grande machine à visibilité, quelques personnages qui n’avaient pas besoin d’être vus pour être élégants.

Philippe Noiret en smoking à Cannes, tenant une feuille portant son nom.

Philippe Noiret, le smoking hors champ

Il y a dans cette scène quelque chose d’un autre monde. Noiret n’a pas besoin de la montée des marches pour mettre son smoking. Il n’a pas besoin du regard des photographes pour respecter la cérémonie. Il peut être chez lui, dans sa cuisine, avec Monique, et garder le même sens du rituel.

C’est peut-être cela qui frappe aujourd’hui. Non pas l’élégance comme performance, mais comme politesse intime. Une manière de prendre les choses au sérieux sans jamais se prendre tout à fait au sérieux.

Le smoking n’est pas ici un costume social. Il devient presque une distance. Un geste privé. Un clin d’œil à Cannes depuis une cuisine parisienne.

Robert Redford, Cannes en escale de vacances

À l’autre bout du spectre, il y a Robert Redford allongé sur un matelas, chemise violine ouverte, pantalon sombre, chaussettes claires et spectator shoes. L’image est presque invraisemblable aujourd’hui. On imagine difficilement une star mondiale se laisser photographier ainsi, sans styliste apparent, sans dispositif, sans discours.

Redford ne semble pas poser pour Cannes. Il traverse le Festival comme une escale au soleil. Il a l’allure de ces Américains capables de rendre naturel ce qui, sur un autre, paraîtrait immédiatement fabriqué.

La chemise violine, les chaussures bicolores, le matelas posé au sol, tout pourrait tourner au déguisement. Chez lui, rien ne force. Cannes devient un moment suspendu entre le cinéma, la plage et une forme de nonchalance très américaine.

Jack Nicholson à Cannes en veste noire, tee shirt blanc et lunettes à verres rouges.
Wes Anderson à Cannes en costume seersucker bleu clair, chaussettes rouges et mocassins blancs.
Benoît Poelvoorde et l’équipe de C’est arrivé près de chez vous au Festival de Cannes.

Nicholson, Anderson, Poelvoorde : trois façons de décaler le protocole

Jack Nicholson appartient à une autre famille. T-shirt blanc débraillé, veste noire, verres rouges. Il ne défie pas Cannes. Il l’emmène simplement ailleurs, du côté des lendemains de fête, des terrasses trop longues et des nuits qui se terminent à l’heure où les attachées de presse commencent à paniquer.

Wes Anderson, lui, ne dérègle rien. Il règle tout autrement. Costume en seersucker, chaussettes rouges, mocassins blancs, silhouette de personnage déjà rangé dans son propre décor. Chez lui, le vêtement n’est pas un effet de mode. C’est une extension de son cinéma. Même assis devant un mur de photographes, il semble appartenir à un plan composé.

Et puis il y a Poelvoorde et sa bande, venus avec C’est arrivé près de chez vous. Là, le style ne vient pas d’un détail raffiné, mais d’un décalage social presque comique. Des Belges entrés par effraction dans une fête trop chic. Des garçons qui découvrent Cannes, ses nuits, ses codes, son ridicule et sa grandeur, sans avoir encore appris à faire semblant.

L’équipe d’Easy Rider à Cannes en 1969, avec tenues inspirées de la guerre de Sécession.
Bill Murray à Cannes en chemise imprimée, short bleu clair et chapeau blanc.

Easy Rider, Bill Murray, Spike Lee : entrer avec son propre monde

En 1969, les cavaliers d’Easy Rider arrivent avec la contre-culture américaine sous le bras. Look Civil War chic, énergie de hors-la-loi, parfum de fin d’époque. Cannes reçoit alors autre chose qu’un film. Il reçoit une secousse.

Bill Murray, des décennies plus tard, sabote le chic cannois autrement. Chemise improbable, short, chapeau, air de vieux campeur américain perdu dans un palace méditerranéen. Il pourrait être ridicule. Il ne l’est pas, parce qu’il semble ne jamais demander la permission d’être Bill Murray.

Spike Lee, enfin, a fait de Cannes un terrain d’expression fidèle. Depuis She’s Gotta Have It en 1986, il y revient avec ses couleurs, ses lunettes, ses chapeaux, ses références sportives et politiques. Il ne se fond pas dans le protocole. Il le célèbre à sa manière, avec l’énergie de Brooklyn dans les salons de la Croisette.

Spike Lee à Cannes dans une tenue violette et jaune, lunettes assorties et nœud papillon noir.

Il ne s’agissait pas de bien s’habiller. Plutôt de ne pas se laisser habiller par Cannes.

C’est là que ces images deviennent intéressantes. Elles ne montrent pas seulement des vêtements. Elles montrent des tempéraments. Noiret en smoking dans sa cuisine. Redford sur un matelas. Nicholson en pirate de photocall. Anderson en personnage de Wes Anderson. Poelvoorde et sa bande en intrusion joyeuse. Bill Murray en vacancier céleste. Spike Lee en manifeste ambulant.

Aujourd’hui, Cannes produit des images parfaites. Les marques habillent, les stylistes coordonnent, les comptes commentent, les tapis rouges avalent les personnalités sous une couche de conformité luxueuse.

Eux laissaient encore passer quelque chose de plus rare.

Un désordre personnel.

Et c’était largement suffisant.

Chez Cadot, nous nous méfions des vêtements qui parlent trop fort. Les plus justes sont souvent ceux qui laissent d’abord apparaître celui qui les porte.

Panier

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