Brigitte Bardot et Johnny Hallyday jouent au baby-foot à l’Épi Plage à Saint-Tropez dans les années 1960

En septembre 1959, Jean Castel et Albert Debarge découvrent une Pampelonne encore presque vierge et décident d’y inventer le pendant solaire de leur Épi Club parisien. Quelques bâtiments dans les dunes, des amis, des ouvriers, des langoustes grillées sur les palettes du chantier : avant de devenir l’un des refuges les plus célèbres de Saint-Tropez, l’Épi Plage fut d’abord une formidable improvisation.

Before barefoot luxury had a name.

S

eptembre 1959. Le calme est revenu sur Pampelonne après l’été. Il n’y a presque rien sur ces quatre kilomètres de sable entre le cap Camarat et Saint-Tropez, sinon les dunes, les pins, quelques vignes qui descendent vers la mer et des chemins encore difficiles d’accès.

C’est là que Jean Castel arrive avec l’acteur Tony Andal. Castel porte une casquette de marin, la chemise largement ouverte ; Andal apparaît en caleçon, une valise à la main et, détail délicieux rapporté par Frédéric Mauch, un parapluie alors que le ciel est parfaitement bleu. Castel regarde la plage et lance : « Ce sera ici ! »

Cet été, la lecture de L’Épi Plage, une saga tropézienne de Frédéric Mauch m’a ramené à ce Saint-Tropez là. Le genre d’histoire que j’aime particulièrement, parce qu’elle finit par parler autant de vêtements, de voitures, de fêtes et de personnages que du lieu lui-même.

Un troisième homme accompagne Castel ce jour-là : Albert Debarge. Sans lui, l’Épi n’aurait probablement jamais existé.

Vue aérienne ancienne de l’Épi Plage sur la plage encore sauvage de Pampelonne à Ramatuelle

Deux hommes que tout oppose

Castel et Debarge ont le même âge, mais presque rien d’autre en commun. Debarge est docteur en pharmacie, industriel prospère, méthodique, sportif et grand amateur de voile. Castel est un ancien joueur de rugby devenu roi des nuits parisiennes, un homme qui semble considérer les amis comme une activité à temps plein et la comptabilité comme une distraction parfaitement inutile.

Ils se sont rencontrés au milieu des années 1950 autour de leur passion commune pour la voile, notamment au Yacht-Club de Paris. Frédéric Mauch résume joliment leur association : Castel imagine, Debarge rend possible.

À Paris, ils sont déjà associés dans l’Épi Club. À Pampelonne, Castel veut en inventer le pendant diurne. Mais parler de concept serait presque excessif. Il n’y a pas réellement de programme, encore moins de business model. On construit quelques chambres, une piscine, un restaurant, et surtout un endroit où l’on puisse recevoir les amis.

Les premières saisons seront à cette image : artistes, entrepreneurs, ouvriers du coin et célébrités se croisent sans véritable hiérarchie. Frédéric Mauch raconte même que sous Castel, presque personne ne paie. Excellent pour la légende, sensiblement moins pour les comptes.

Scène de vie devant l’Épi Plage à Pampelonne au début des années 1960

Des langoustes sur les palettes du chantier

Il y a dans le livre une scène qui raconte peut-être mieux l’Épi que toutes les listes de célébrités qui suivront.

Le chantier n’est pas encore terminé. Les ouvriers travaillent, les propriétaires sont là, quelques premiers invités sont déjà passés. Des langoustes fraîchement pêchées arrivent sur la plage. On récupère alors les palettes du chantier pour faire du feu, on pose des grilles dessus et les langoustes sont préparées ainsi, simplement. Patrons, ouvriers et invités mangent ensemble face à la mer.

L’Épi n’est même pas achevé que son esprit existe déjà.

Ce qui deviendra plus tard du luxe commence donc presque comme un campement. Pas de protocole, pas de tables soigneusement composées pour être photographiées, mais une certaine manière de profiter de ce qui est là. Le sable, la mer, le poisson du jour, les amis et suffisamment de bois pour allumer un feu.

On comprend mieux pourquoi l’Épi attirera si rapidement une population qui avait pourtant les moyens de fréquenter les endroits les plus sophistiqués de la Côte d’Azur.

Brigitte Bardot et Johnny Hallyday attablés à l’Épi Plage à Saint-Tropez dans les années 1960

Le luxe avant qu’il ne se montre

Très vite, évidemment, les noms deviennent prestigieux. Brigitte Bardot, Johnny Hallyday, Sacha Distel, Audrey Hepburn et bien d’autres y passent. L’Épi entre dans cette géographie très particulière du Saint-Tropez des années 1960, lorsque des célébrités mondiales peuvent encore se retrouver sur une plage sans qu’un dispositif entier ne soit organisé autour de leur présence.

Mais les célébrités sont presque secondaires dans cette première histoire. Ce qui fascine davantage est la manière dont un style de vie se constitue sans avoir été vraiment dessiné à l’avance.

On déjeune pieds nus, on passe de la table à la mer, les journées se prolongent et les différences sociales semblent se diluer au contact du sable. Castel a transporté quelque chose de ses nuits parisiennes jusqu’à Pampelonne, mais il l’a débarrassé des murs, des costumes et même de la nuit.

Une certaine idée du luxe apparaît alors, qui consiste moins à montrer où l’on est qu’à profiter de pouvoir y être.

Et ce n’est que le début

Cette première époque Castel ne durera finalement que quelques années. En 1963, Albert Debarge reprend seul les commandes et l’histoire change déjà de ton. Plus tard viendront Wolfgang et Shahla Mauch, les rallyes organisés depuis la plage, les pilotes de Formule 1 et du Dakar, puis Lothar’s, étonnante marque de vêtements dont l’histoire passera de Saint-Tropez à New York.

Autant d’histoires que j’ai cornées dans le livre de Frédéric Mauch cet été.

On va donc reparler de l’Épi.

Panier

Back to Top